Malvina Blanchecotte : Déshéritée
Rêves et réalité (1856)
DÉSHÉRITÉE
Comme on s’appelle Dorothée,
Léopoldine ou Maria,
Gabrielle ou Félicia,
On la nomme DÉSHÉRITÉE.
C’est elle : l’apercevez-vous ?
Distraite, elle vient en silence ;
Son ombre fine se balance,
Gracieuse, en venant vers nous.
Elle a de beaux cheveux d’ébène
Aux nombreux anneaux déroulés,
De grands yeux bleus toujours voilés,
Et puis une taille de reine.
Jamais on ne la voit aux jeux,
Jamais on ne la voit sourire ;
Bien fou près d’elle qui soupire
Et laisse échapper des aveux.
Jamais, jamais, à côté d’elle,
Ne prononcez le mot d’amour ;
Son cœur est fermé sans retour,
Ou peut-être il est trop fidèle.
Peut-être, en un lointain pays,
Il est une autre âme éplorée
Et d’elle à jamais séparée :
O temps, ô rêve évanouis !
Ce qui rend sa voix attristée,
Pâle son front, sombres ses yeux,
Est-ce un regret mystérieux ?
On la nomme DÉSHÉRITÉE.
Août