Rêves et réalité (1856)

TRISTESSE

J’ai besoin d’aller voir de souriants visages,
J’ai besoin de ciel bleu, d’eau profonde et d‘ombrages,
J’ai besoin de sentir l’air embaumé des soirs.
Oh ! de l’air à mon front pour rafraîchir mon âme !
Ses brûlantes douleurs ont desséché sa flamme,
Et mon regard est plein de sombres désespoirs.

J’ai besoin d’aller voir les roses jeunes filles,
Avec leurs nœuds coquets dansant sous les charmilles,
Ou chantant comme chante un chœur d’enfants joyeux.
Leurs longs yeux sans regard, gais comme leur sourire,
Leur front lisse et sans voile où la candeur respire,
Sont un miroir de paix qui réfléchit les cieux.

O beaux anges aimés, ô vous heureuses mères,
Ne vous effrayez pas de mes larmes amères :
Le bonheur suit vos pas, parlez-moi de bonheur !
Venez, entourez-moi, blonds enfants, jeunes femmes,
Vous savez redonner l’innocence à nos âmes ;
La famille est l’autel où s’épure le cœur.

Je ne veux plus penser à mes douleurs sans nombre ;
Parmi vos fronts heureux que ferait mon front sombre ?
Oublier, c’est la vie ! et sangloter est vain !
Pourquoi sentir son mal alors que tout flamboie,
Que les cieux et les mers, tout tressaille de joie,
Que la brise murmure un bruit vague et divin !

Murmure harmonieuse, ô mer vaste et brillante !
Mon penser s’engloutit dans ta vague roulante,
L’infini dans ton sein me ressuscite à Dieu !
Pourquoi gémir encore, ô mon âme rebelle ?
Le Créateur est grand et la nature est belle,
Dans les lointains des soirs tout est horizon bleu !

Il est de jeunes voix qui chantent l’espérance,
Il est des cœurs calmés où s’endort la souffrance.
Il est des souvenirs qui parfument la mort !
Je sais cela, mon Dieu ! je sais aussi que l’âme
Dans l’entier dévoûment sait trouver un dictame ;
Je fais tout pour me fuir : pourtant je souffre encor !

J’ai besoin d’aller voir de souriants visages,
J’ai besoin de ciel bleu, d’eau profonde et d’ombrages,
J’ai besoin de sentir l’air embaumé des soirs !
Oh ! de l’air à mon front pour rafraîchir mon âme !
Ses brûlantes douleurs ont desséché sa flamme,
Et mon regard est plein de sombres désespoirs !

30 juillet 1853

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