Malvina Blanchecotte : 24 février
Rêves et réalité (1856)
24 FÉVRIER
À M. A. DE L.
Quand le monde ébranlé par un choc invisible
S’écroule avec fracas, déracinant ses rois,
Quand tout sert d’aliment au gouffre irrésistible,
Comme un sépulcre ouvert qui réclame ses droits ;
Quand l’ombre se répand sur la raison humaine
Et qu’il fait nuit au front, nuit aussi dans le cœur,
Il est bon de trouver un guide qui nous mène,
Il est bon de trouver un phare protecteur.
Il est bon qu’une main relève et reconstruise
Sur un terrain plus ferme un nouveau temple à Dieu :
Comme le peuple errant que conduisait Moïse,
Nous suivons, nous aussi, la colonne de feu.
Un jour, le vent fatal des tempêtes civiles
Battait le vaisseau morne où sombraient nos destins ;
Ouragan destructeur il soufflait dans nos villes ;
L’épouvante atterrait nos esprits incertains.
(La mer aux flots profonds roulant des rumeurs sombres,
Offre plus de recours et de sécurité
Que l’océan grondeur d’hommes aux fronts pleins d’ombres
Qui vont, les jours d’émeute, à travers la cité.)
On sentait s’entr’ouvrir le précipice immense,
On entendait au fond bouillonner le torrent ;
L’anarchie avec force y poussait notre France,
Victime dévouée au gouffre dévorant ;
Quand un homme parut : sa voix mâle et vibrante
Dit aux flots irrités d’être calmes et doux ;
Il prit le gouvernail au fort de la tourmente,
Donnant sa vie en gage et, seul, s’offrant pour tous.
Et soudain ! ô pouvoir de ses accents magiques !
Les cris de mort font place à des bravos émus ;
On eût dit qu’il prèchait des tribus pacifiques,
Qu’en foule on le suivait comme on suivait Jésus.
Et le danger passé, quand la mer retirée
Refléta le ciel bleu, gage de jours plus beaux ;
Quand il eut tout donné pour la cause sacrée,
Tout, jusqu’à sa fortune et jusqu’à son repos ;
Quand il eut épuisé son dévoûment sublime,
Il rentra, pauvre et grand, dédaigneux de l’oubli ;
Il pouvait dire à Dieu dans son cœur magnanime
Ce que lui dit le Christ : Mon œuvre est accompli.
Mais de ce dévoûment nous qui gardons mémoire,
Nous savons une date écrite dans les cieux ;
Et nous la célébrons comme fera l’histoire
Qui rétablit le Juste et détruit les faux dieux.