Rêves et réalité (1856)

REFUS

Moi, l’oiseau du désert, épris des cieux profonds,
Au vol indépendant, à la chanson sauvage,
Quoi ! timide et rampant, j’irais me mettre en cage
Et replier mon aile au niveau de leurs fronts !

Au niveau de ces fronts où la pensée hésite,
Où jamais la souffrance altière n’a sculpté
Ce pli fatal dont rit la médiocrité,
Mais qui révèle une âme où le génie habite !

Je ne veux rien savoir des parades d’en bas,
Ni des futiles soins dont s’affuble le monde ;
Qu’il n’attende donc plus que mon courroux réponde
Aux risibles soucis de risibles débats !

Oh ! non ! laissez-moi vivre au fond des solitudes,
Et jeter mon long cri de regrets ignorés
Sur les sommets brumeux des monts inexplorés,
Quand les vents déchaînés flagellent les flots rudes.

Il ne faut pas que l’air de vos salons joyeux
Soit un instant troublé par ma voix inquiète,
Comme ferait soudain quelque sombre tempête
Enveloppant d’éclairs vos longs rideaux soyeux.

Je retourne à mon deuil, retournez à vos fêtes !
L’oiseau meurtri soustrait sa blessure aux regards ;
Il a trouvé son ciel au delà des brouillards,
Et vos félicités pour lui ne sont point faites

45 novembre 1853

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