{"id":230,"date":"2016-04-05T19:39:07","date_gmt":"2016-04-05T19:39:07","guid":{"rendered":"http:\/\/colbysites.org\/womenpoets\/blanche\/"},"modified":"2021-10-31T21:35:54","modified_gmt":"2021-11-01T01:35:54","slug":"blanche","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/web.colby.edu\/poetes\/blanche\/","title":{"rendered":"Malvina Blanchecotte : Blanche"},"content":{"rendered":"<div id=\"poem\" align=\"center\">\n<p class=\"volume-name\" style=\"text-align: center;\"><em>R\u00eaves et r\u00e9alit\u00e9<\/em> (1856)<\/p>\n<h4 class=\"poem-title\" style=\"text-align: center;\">BLANCHE<\/h4>\n<div id=\"center_block\">\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"center\">PREMI\u00c8RE PARTIE<\/p>\n<p>Elle \u00e9tait grande et p\u00e2le, elle \u00e9tait grave et belle ;<br \/>\nSon pas \u00e9tait r\u00eaveur et languissant comme elle ;<br \/>\nRien qu&#8217;\u00e0 la voir marcher on se sentait \u00e9mu<br \/>\nComme si dans son \u00e2me on avait d\u00e9j\u00e0 lu.<br \/>\nSes yeux profonds et noirs se voilaient de myst\u00e8re<br \/>\nEt changeaient leur douceur contre un regard aust\u00e8re,<br \/>\nRegard \u00e9trange et sombre et pourtant plein de feu,<br \/>\nQuand quelque mot puissant : G\u00e9nie, Amour ou Dieu,<br \/>\nN\u00e9gligemment ou non \u00e9tait dit devant elle.<br \/>\nSon sourire exprimait la pens\u00e9e immortelle :<br \/>\nIl \u00e9tait fixe et long et semblait r\u00e9v\u00e9ler<br \/>\nUn r\u00eave int\u00e9rieur que rien n&#8217;e\u00fbt pu troubler.<br \/>\nOn voyait sur son front le sceau des grandes \u00e2mes,<br \/>\nCe blason radieux d&#8217;\u00e9lus, hommes ou femmes,<br \/>\nQue Dieu d\u00e8s le berceau s\u00e9para d&#8217;entre tous,<br \/>\nQu&#8217;il fit rois, comme, h\u00e9las ! les bouffons et les fous :<br \/>\n(Le g\u00e9nie est chez nous la supr\u00eame folie ! )<br \/>\nPourtant elle \u00e9tait tendre, et sa voix amollie,<br \/>\nVoix qui n&#8217;a pas d&#8217;\u00e9chos au grand d\u00e9sert humain,<br \/>\nR\u00e9pandait sa ros\u00e9e aux souffrants du chemin.<br \/>\nPourtant, \u00e0 la fiert\u00e9 qui lui faisait couronne,<br \/>\nSe m\u00ealait une gr\u00e2ce, un charme de Madone,<br \/>\nUne silencieuse et rare humilit\u00e9.<br \/>\nRien n&#8217;\u00e9tait si charmant que sa simplicit\u00e9 ;<br \/>\nSon \u00e2me \u00e9tait visible, on en sentait la flamme :<br \/>\nMalgr\u00e9 son diad\u00e8me, enfin, elle \u00e9tait femme !<\/p>\n<p>Esprit ambitieux, corps fr\u00eale, c\u0153ur d&#8217;enfant,<br \/>\nElle gardait en elle un myst\u00e8re \u00e9touffant,<br \/>\nUne de ces douleurs d&#8217;instinct qui rendent sombre ;<br \/>\nMais Dieu le savait seul : une candeur sans ombre<br \/>\nLa rev\u00eatait de calme et de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9.<br \/>\nElle avait le courage et l&#8217;intr\u00e9pidit\u00e9<br \/>\nQui font les Jeanne d&#8217;Arc aux jours de la bataille ;<br \/>\nLa lance d&#8217;un h\u00e9ros n&#8217;e\u00fbt point courb\u00e9 sa taille,<br \/>\nElle e\u00fbt port\u00e9 son poids sans g\u00eane et sans effort<br \/>\nEt n&#8217;e\u00fbt point recul\u00e9 devant les cris de mort.<br \/>\nQui l&#8217;e\u00fbt dit, \u00e0 la voir d\u00e9licate et sensible ?<br \/>\nL&#8217;orage sur les mers la voyait impassible ;<br \/>\nLe danger la rendait forte, il la roidissait ;<br \/>\nMais, tremblante soudain, son \u00e2me fl\u00e9chissait<br \/>\nDevant une souffrance \u00e0 demi-mot comprise,<br \/>\nLarme o\u00f9 le c\u0153ur \u00e9chappe au secret qui le brise.<br \/>\nCe contraste \u00e9clatant d\u00e9fiait tous les yeux<br \/>\nD&#8217;affirmer ce qu&#8217;en elle on admirait le mieux.<\/p>\n<p>Ce n&#8217;\u00e9tait pas assez de sentir sa poitrine<br \/>\nSe gonfler et bondir sous l&#8217;\u00e9treinte divine,<br \/>\nD&#8217;embrasser l&#8217;infini, de r\u00e9pondre en sanglots<br \/>\nAux longs sanglots des vents, aux longs sanglots des flots ;<br \/>\nCe n&#8217;\u00e9tait pas assez : il lui fallait encore<br \/>\nRendre larme pour larme \u00e0 l&#8217;enfant qui s&#8217;ignore,<br \/>\nSourire avec angoisse au pauvre aux traits fl\u00e9tris,<br \/>\nAbandonner son c\u0153ur \u00e0 tous les c\u0153urs meurtris.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">II<\/p>\n<p>Elle habitait Paris aupr\u00e8s de son a\u00efeule,<br \/>\nNoble femme au front d&#8217;ange et qui lui restait seule.<br \/>\nOrpheline en naissant, elle n&#8217;avait connu<br \/>\nQue ses pensifs baisers sur son cou rose et nu,<br \/>\nQue ce profond regard o\u00f9 la foi se devine,<br \/>\nQue sa voix pleine encor de tendresse devine.<br \/>\nO les beaux jours de calme \u00e0 son ombre \u00e9coul\u00e9s !<br \/>\nO les beaux tr\u00e9sors d&#8217;\u00e2me \u00e0 l&#8217;\u00e2me d\u00e9voil\u00e9s !<br \/>\nBlanche trouvait en elle une ineffable amie,<br \/>\nContre tous les dangers elle \u00e9tait affermie,<br \/>\nDes revers du destin elle bravait les coups :<br \/>\nSon a\u00efeule \u00e9tait l\u00e0 pour les conjurer tous.<\/p>\n<p>\u00c0 Paris cependant elle n&#8217;\u00e9tait point n\u00e9e ;<br \/>\nBien loin avait \u00e9clos sa jeune destin\u00e9e.<br \/>\nQuand son regard s&#8217;ouvrit pour la premi\u00e8re fois,<br \/>\nC&#8217;\u00e9tait sous un ciel vaste encadrant de grands bois ;<br \/>\nC&#8217;\u00e9tait pr\u00e8s des flots bruns et des montagnes grises,<br \/>\nDans un Eden en fleur tout palpitant de brises.<br \/>\nElle en avait gard\u00e9 l&#8217;\u00e2pre amour des for\u00eats,<br \/>\nDes vents, des monts, des mers, si pleines de secrets.<br \/>\nLe silence profond des grandes solitudes<br \/>\nSemblait l&#8217;envelopper de leurs b\u00e9atitudes.<br \/>\n\u00c0 sa libre poitrine il faut l&#8217;air libre et sain,<br \/>\n\u00c0 son hymne infinie un horizon sans fin.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">III<\/p>\n<p>Pourquoi na\u00eetre superbe entre les plus superbes,<br \/>\nEt le front ceint des fleurs des plus c\u00e9lestes gerbes ?<br \/>\nPourquoi sentir en soi l&#8217;infini d\u00e9border,<br \/>\nLes vents du ciel chanter, les vents des mers gronder ?<br \/>\nPourquoi na\u00eetre puissant, tendre, fier, path\u00e9tique,<br \/>\nPourquoi tout contenir en son c\u0153ur sympathique ?<br \/>\nDe souffrance et de deuil pr\u00e9destination,<br \/>\nC&#8217;est pour mieux accepter toute immolation !<\/p>\n<p>Blanche le savait donc, h\u00e9las ! m\u00eame avant l&#8217;heure<br \/>\nO\u00f9 l&#8217;\u00e2me qui s&#8217;\u00e9veille est effray\u00e9e et pleure ?<br \/>\nEnfant on la voyait p\u00e2lir soudain ; \u2014 parfois<br \/>\nAu milieu de chansons s&#8217;assombrissait sa voix.<br \/>\nDe peur qu&#8217;on n&#8217;aper\u00e7\u00fbt sa tristesse subite,<br \/>\nD\u00e8s qu&#8217;on la regardait elle s&#8217;enfuyait vite.<br \/>\nS&#8217;il arrivait qu&#8217;on dit : Qu&#8217;avez-vous, Blanche ? Eh bien !<br \/>\n\u2014 Je n&#8217;ai rien, disait-elle en riant, je n&#8217;ai rien ! \u2014<br \/>\nMais, pourquoi pleuriez-vous ? \u2014 Je ne sais pas moi-m\u00eame ;<br \/>\nIci, je suis heureuse et tout le monde m&#8217;aime,<br \/>\nOn ne m&#8217;a rien laiss\u00e9 jamais \u00e0 d\u00e9sirer&#8230;..<br \/>\nEt l&#8217;enfant de nouveau se mettait \u00e0 pleurer.<br \/>\nQu&#8217;est-ce donc, \u00f4 mon Dieu ! que notre \u00e2me immortelle ?<br \/>\nPourquoi sa sombre angoisse ? oh ! pourquoi souffre-t-elle ?<br \/>\nDes pleurs, toujours des pleurs, comme instinctivement ;<br \/>\nDes pleurs pour le bonheur comme pour le tourment,<br \/>\nDes pleurs aux yeux rieurs de l&#8217;enfance joueuse,<br \/>\nComme en r\u00e9pand plus tard l&#8217;\u00e2me tumultueuse&#8230;<\/p>\n<p>Nous naissons las d\u00e9j\u00e0 de notre propre poids,<br \/>\nLas de notre n\u00e9ant et pressentant nos croix.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"center\">II<tt>e<\/tt> PARTIE<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"center\">UN BAL \u00c0 BORD D&#8217;UN VAISSEAU<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"center\">I<\/p>\n<p>Voyez-vous les marins du brillant \u00e9quipage<br \/>\nSe h\u00e2ter et courir du navire au rivage ?<br \/>\nHurrah ! c&#8217;est jour de f\u00eate aujourd&#8217;hui dans le port ;<br \/>\nLe nouveau capitaine offre un bal \u00e0 son bord.<br \/>\nO les beaux m\u00e2ts coquets, les blondes girandoles !<br \/>\nOn croirait voir Venise et ses sveltes gondoles ;<br \/>\nIl semble qu&#8217;on entende au loin de frais \u00e9chos&#8230;<br \/>\nPourtant, c&#8217;est l&#8217;Oc\u00e9an ! ciel sombre, sombres flots !<br \/>\nVoici l\u00e0 les rochers de la vieille Angleterre,<br \/>\nPuis la mer qui s&#8217;\u00e9tend brumeuse et solitaire&#8230;..<\/p>\n<p>Mais ce n&#8217;est pas le temps de songer au ciel noir :<br \/>\nLe pont qui s&#8217;illumine est magnifique \u00e0 voir,<br \/>\nCe ne sont que parfums et tentures soyeuses,<br \/>\nGlaces multipliant les figures joyeuses,<br \/>\nFleurs embaumant les pieds et caressant les fronts ;<br \/>\n\u00c0 plus tard les dangers : ce soir nous danserons !<br \/>\nL&#8217;altier Triomphateur fait halte entre deux guerres,<br \/>\nLui qui, faucon des eaux, ne se repose gu\u00e8res.<\/p>\n<p>Des invitations de choix ont rassembl\u00e9<br \/>\nSur le vaisseau royal qui s&#8217;en trouve \u00e9branl\u00e9,<br \/>\nTous les repr\u00e9sentants des plus hautes familles,<br \/>\nEt tout un blond essaim de belles jeunes filles,<br \/>\nTout ce que Liverpool renferme d&#8217;opulent.<br \/>\nDes \u00e9trangers aussi se montrent : leur pas lent,<br \/>\nLeur geste observateur les d\u00e9signe \u00e0 la foule<br \/>\nParmi ce flot humain qui brille et se d\u00e9roule.<br \/>\nMais qu&#8217;est-ce ? \u00c0 qui revient cette exclamation ?<br \/>\nQui donc passe et produit autant d&#8217;\u00e9motion ?<br \/>\nC&#8217;est une enfant encor : serait-ce une \u00c9cossaise,<br \/>\nUne Grecque aux yeux bruns ? Non ! c&#8217;est une Fran\u00e7aise ;<br \/>\nC&#8217;est Blanche : elle a seize ans ; pour la premi\u00e8re fois<br \/>\nElle a quitt\u00e9 ses lacs, ses grands monts, ses grands bois ;<br \/>\nCe bal est sa premi\u00e8re excursion lointaine ;<br \/>\nL&#8217;a\u00efeule l&#8217;a voulu pour plaire au Capitaine,<br \/>\nQu&#8217;enfant ses vieux genoux ont tant de fois port\u00e9 :<br \/>\nSa m\u00e8re est son amie et l&#8217;a toujours \u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p>Blanche ne connait pas Johnson ; \u00e0 peine au monde,<br \/>\nIl r\u00eavait un hymen avec la mer profonde ;<br \/>\nIl trouvait pu\u00e9rils les v\u0153ux d&#8217;autres enfants,<br \/>\nEt n&#8217;avait de bonheur que sur les flots mouvants.<br \/>\nIl fallut l&#8217;embarquer d\u00e8s sa douzi\u00e8me ann\u00e9e<br \/>\nEt confier aux vents sa m\u00e2le destin\u00e9e.<\/p>\n<p>Cependant le premier fr\u00e9missement pass\u00e9,<br \/>\nLa musique reprend l&#8217;air d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9.<br \/>\nOn entoure aussit\u00f4t Blanche qui balbutie<br \/>\nEt qu&#8217;un heureux danseur entra\u00eene et remercie.<br \/>\nElle a tenu les yeux baiss\u00e9s jusqu&#8217;\u00e0 pr\u00e9sent ;<br \/>\nMais il faut malgr\u00e9 soi s&#8217;enhardir en causant.<br \/>\nToute craintive encore elle l\u00e8ve la t\u00eate<br \/>\nEt regarde celui qui l&#8217;entra\u00eene \u00e0 la f\u00eate ;<br \/>\nC&#8217;est John, le capitaine : il a l&#8217;\u0153il s\u00e9rieux,<br \/>\nLe front haut, l&#8217;accent fier et presque imp\u00e9rieux ;<br \/>\nOn sent rien qu&#8217;\u00e0 le voir une \u00e2me qui travaille ;<br \/>\nIl domine les gens du geste et de la taille,<br \/>\nEn m\u00eame temps qu&#8217;il r\u00e8gne au nom d&#8217;un rare esprit.<br \/>\n\u2014 Pourtant, comme son c\u0153ur, pas un ne s&#8217;attendrit ;<br \/>\nCe c\u0153ur est g\u00e9n\u00e9reux, on le sent sous l&#8217;\u00e9corce ;<br \/>\nMais Johnson se contient, c&#8217;est ce qui fait sa force.<\/p>\n<p>Lui regarde aussi Blanche : il tressaille ! leurs yeux<br \/>\nSe sont en m\u00eame temps lev\u00e9s sur chacun d&#8217;eux.<br \/>\nCe mutuel regard jusqu&#8217;\u00e0 leur c\u0153ur p\u00e9n\u00e8tre.<br \/>\n\u2014 Pourquoi donc, jeune enfant, sens-tu fl\u00e9chir ton \u00eatre,<br \/>\nDevant l&#8217;\u0153il soucieux du matelot bruni ?<br \/>\nHardi marin, pourquoi ton front a-t-il p\u00e2li<br \/>\nDevant le frais regard de l&#8217;humble jeune fille ?<br \/>\nAigle des mers, vois-tu qu&#8217;une \u00e9toile scintille<br \/>\nDans le ciel id\u00e9al que ton c\u0153ur a r\u00eav\u00e9 ?<br \/>\nEt toi, candide enfant, as-tu d\u00e9j\u00e0 trouv\u00e9<br \/>\nL&#8217;\u00eatre qui d&#8217;un coup d&#8217;\u0153il se fait ma\u00eetre de l&#8217;\u00e2me,<br \/>\nCe dieu mortel qu&#8217;il faut au culte de la femme ?<\/p>\n<p>Premiers frissonnements du c\u0153ur vierge et profond,<br \/>\nQue vous \u00eates sacr\u00e9s pour Dieu qui lit au fond !<\/p>\n<p>Tous deux se sont compris : ils gardent le silence ;<br \/>\nIls savent que leur c\u0153ur l&#8217;un vers l&#8217;autre s&#8217;\u00e9lance ;<br \/>\nQue pourraient-ils se dire ? ils se sentent aim\u00e9s !<br \/>\nSans prendre garde \u00e0 ceux qui les suivent charm\u00e9s,<br \/>\nJohn instinctivement saisit la main de Blanche<br \/>\nEt marche avec l&#8217;enfant dont le front r\u00eave et penche.<\/p>\n<p>Loin, bien loin derri\u00e8re eux, est le bal fr\u00e9missant ;<br \/>\nL&#8217;\u00e9cho des airs de valse expire languissant ;<br \/>\nPlus de rires, de bruit, de lumi\u00e8re et de foule !<br \/>\nIls n&#8217;ont plus autour d&#8217;eux que la vague qui roule,<br \/>\nAu-dessus que le ciel, partout l&#8217;immensit\u00e9 !<br \/>\nOh ! quel soupir mortel ne se trouve arr\u00eat\u00e9<br \/>\nPour se changer soudain en extase et pri\u00e8re<br \/>\nDevant la majest\u00e9 de la nature alti\u00e8re,<br \/>\nQui semble \u00e9teindre l&#8217;homme en fascinant sa foi !<br \/>\nCet \u00e9blouissement le transfigure en roi :<br \/>\nIl abdique ses sens, son esprit, son c\u0153ur m\u00eame,<br \/>\nPour s&#8217;absorber plus libre en la splendeur supr\u00eame ;<br \/>\nTout int\u00e9r\u00eat humain dispara\u00eet et se fond<br \/>\nDans l&#8217;hymne universel qui fait courber son front.<\/p>\n<p>John subit l&#8217;ascendant de la nuit \u00e9toil\u00e9e,<br \/>\n\u00c0 force de bonheur son \u00e2me s&#8217;est troubl\u00e9e ;<br \/>\nTour \u00e0 tour il invoque en mots incoh\u00e9rents<br \/>\nBlanche, la mer profonde et les cieux transparents.<\/p>\n<p>O lune blonde et calme, \u00f4 firmament sans voiles !<br \/>\nO rochers argent\u00e9s sous le feu des \u00e9toiles,<br \/>\nO solitude, \u00f4 brise, \u00f4 flots harmonieux,<br \/>\nQuel puissant talisman re\u00e7\u00fbtes-vous des cieux ?<br \/>\nDans votre chant mystique, \u00f4 r\u00eaveuse Nature,<br \/>\nN&#8217;est-ce pas Dieu qui parle \u00e0 toute cr\u00e9ature ? &#8230;<\/p>\n<p>\u2014 Blanche sourit pensive, elle aussi n&#8217;\u00e9coutait<br \/>\nQue les soupirs des vents que la brise apportait ;<br \/>\nSon \u00e2me palpitait avec le vent sonore,<br \/>\nSon front resplendissait du feu qui la d\u00e9vore.<br \/>\nD\u00e9daignant de revoir les terrestres sentiers,<br \/>\nTous deux, l&#8217;homme et l&#8217;enfant, auraient dit volontiers,<br \/>\nComme les compagnons du Christ sur la montagne :<br \/>\nNous sommes bien ici, la paix du c\u0153ur nous gagne,<br \/>\nLes demeures de bruit sont loin derri\u00e8re nous,<br \/>\nPermettez-nous, Seigneur, de rester avec vous ;<br \/>\nDemeurons en ces lieux, \u00e9levons-y nos tentes,<br \/>\nLes jours y sont vermeils et les nuits \u00e9clatantes.<\/p>\n<p>O sublime innocence, aur\u00e9ole des c\u0153urs !<br \/>\nLes passions de l&#8217;\u00e2me et de l&#8217;esprit sont s\u0153urs.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"center\">II<\/p>\n<p><span id=\"indent\">Il est parti, le beau navire,<br \/>\nLe beau navire aux m\u00e2ts flottants !<br \/>\nPlus de brise au loin qui soupire,<br \/>\nEt plus d&#8217;horizons \u00e9clatants !<br \/>\nO\u00f9 donc est John, le capitaine ?<br \/>\nLa nuit de bal a disparu.<br \/>\nBlanche s&#8217;interroge incertaine<br \/>\nDu r\u00eave auquel son \u00e2me a cru.<br \/>\nNe s&#8217;est-elle point abus\u00e9e ?<br \/>\nCe nom qu&#8217;elle redit toujours,<br \/>\nQui fait sa pri\u00e8re embras\u00e9e,<br \/>\nQui charme et qui fl\u00e9trit ses jours,<br \/>\nCe nom si plein d&#8217;un doux myst\u00e8re,<br \/>\nQui dans son c\u0153ur s&#8217;est incrust\u00e9,<br \/>\nFaut-il l&#8217;avouer ou le taire ?<br \/>\nQui donc, \u00f4 mon Dieu ! l&#8217;a port\u00e9 ? <\/span><\/p>\n<p>Oh ! tu peux l&#8217;avouer, ce nom si plein de charmes !<br \/>\nTa grand&#8217;m\u00e8re l&#8217;a lu dans une de tes larmes,<br \/>\nPauvre enfant ! ta main froide et ton front d\u00e9sol\u00e9,<br \/>\nQuand Johnson dut partir, avaient tout r\u00e9v\u00e9l\u00e9.<br \/>\nQuand il te dit adieu, quand la mer implacable<br \/>\nR\u00e9clama le navire et secoua son c\u00e2ble,<br \/>\nTu sentis qu&#8217;on brisait en toi-m\u00eame un lien ;<br \/>\nMais, comprimant ton c\u0153ur, tu ne r\u00e9pondis rien.<br \/>\nCe mot si triste : adieu ! tu ne l&#8217;aurais pu dire ;<br \/>\nEt pour comble d&#8217;effort tu tentas de sourire.<br \/>\nS&#8217;y trompa-t-il, lui seul ? ce souris g\u00e9n\u00e9reux<br \/>\nLe rendit-il plus calme et fort, moins malheureux ?<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">III<\/p>\n<p>Non, le bonheur n&#8217;est pas ! ce n&#8217;est qu&#8217;une ironie.<br \/>\nSon sourire est pay\u00e9 d&#8217;une longue agonie ;<br \/>\nSon soleil d&#8217;un instant fait plus sombre la nuit :<br \/>\nFascinateur il brille, et moqueur il s&#8217;enfuit.<br \/>\nRendue \u00e0 son pays natal, \u00e0 ses bois sombres,<br \/>\nBlanche errait chaque soir, ombre parmi les ombres ;<br \/>\nMais, h\u00e9las ! les cieux purs, les flots silencieux<br \/>\nLui rappelaient toujours d&#8217;autres flots, d&#8217;autres cieux.<\/p>\n<p><span id=\"indent\">Toi qui le berces, mer profonde,<br \/>\nToi qui l&#8217;\u00e9claires, ciel d&#8217;azur,<br \/>\nO mer, fais-lui calme ton onde ;<br \/>\nO ciel, fais-lui doux ton air pur ! <\/span><\/p>\n<p><span id=\"indent\">Que son navire aux blanches voiles<br \/>\nGlisse tranquille au sein des nuits ;<br \/>\nQue pour lui brillent les \u00e9toiles,<br \/>\nQue pour lui meurent tous les bruits ; <\/span><\/p>\n<p><span id=\"indent\">Tous les bruits d&#8217;angoisse et d&#8217;orage,<br \/>\nTous les bruits de foudre et d&#8217;\u00e9clairs.<br \/>\nS&#8217;il aborde un lointain rivage,<br \/>\nQue tous les c\u0153urs lui soient ouverts ! <\/span><\/p>\n<p><span id=\"indent\">Sait-il que sous la brume grise,<br \/>\nLe vent du soir dans mes cheveux,<br \/>\nJe suis l\u00e0 jetant \u00e0 la brise<br \/>\nSon nom tout parfum\u00e9 de v\u0153ux ? <\/span><\/p>\n<p><span id=\"indent\">Sait-il que pour moi la temp\u00eate<br \/>\nEst venue et r\u00e8gne en mon c\u0153ur ;<br \/>\nQue le souvenir d&#8217;une f\u00eate<br \/>\nEst mon souvenir de douleur ; <\/span><\/p>\n<p><span id=\"indent\">Que j&#8217;aime la montagne noire<br \/>\nQui m&#8217;emp\u00eache de voir le ciel,<br \/>\nEt que j&#8217;\u00e9touffe ma m\u00e9moire<br \/>\nComme en un linceul \u00e9ternel ? <\/span><\/p>\n<p><span id=\"indent\">J&#8217;ai r\u00eav\u00e9 sous plus d&#8217;un ombrage,<br \/>\nJ&#8217;ai chant\u00e9 sous plus d&#8217;un ciel bleu ;<br \/>\nMais toujours j&#8217;ai trouv\u00e9 l&#8217;orage<br \/>\nAu fond de ma poitrine en feu.<\/span><\/p>\n<p><span id=\"indent\">Toi qui le berces, mer profonde,<br \/>\nToi qui l&#8217;\u00e9claires, ciel d&#8217;azur,<br \/>\nO mer, fais-lui calme ton onde ;<br \/>\nO ciel, fais-lui doux ton air pur ! <\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">IV<\/p>\n<p>La solitude est bonne : elle est consolatrice ;<br \/>\nElle a des pleurs divins pour chaque cicatrice.<br \/>\nEloign\u00e9 de la foule on est si pr\u00e8s de Dieu<br \/>\nQu&#8217;on respire la paix dont s&#8217;empreint son ciel bleu.<br \/>\nDieu parle \u00e0 l&#8217;\u00e2me triste et se fait son refuge :<br \/>\nC&#8217;est un p\u00e8re attendri, ce n&#8217;est jamais un juge !<br \/>\nIl rafra\u00eechit nos fronts, il nous prend par la main<br \/>\nEt nous fait parcourir un id\u00e9al chemin,<br \/>\nSentier d&#8217;ombre ineffable et de fleurs immortelles ;<br \/>\nL\u00e0, pour voler \u00e0 lui, nos \u00e2mes ont des ailes,<br \/>\nL\u00e0, nous ne sentons plus le poids des passions ;<br \/>\nTout s&#8217;efface en nos c\u0153urs libres d&#8217;ambitions.<\/p>\n<p>Oh ! qui n&#8217;a ressenti cette extase indicible<br \/>\nQui, malgr\u00e9 les railleurs, nous montre inaccessible,<br \/>\nAux mis\u00e8res d&#8217;en bas qui nous fait dire adieu,<br \/>\nQui rompt enfin nos fers, nous rend semblable \u00e0 Dieu !<\/p>\n<p>Puisqu&#8217;il est dit, h\u00e9las ! qu&#8217;il n&#8217;est rien qui demeure,<br \/>\nCette ivresse du ciel ne dure aussi qu&#8217;une heure :<br \/>\nHeureux pourtant, heureux qui l&#8217;a go\u00fbt\u00e9e un jour !<br \/>\nPour un moment du moins si ce n&#8217;est sans retour,<br \/>\nIl a pu se soustraire aux tourments de la vie,<br \/>\n\u00c0 la plate sottise, \u00e0 l&#8217;injure, \u00e0 l&#8217;envie.<\/p>\n<p>Oh ! oui la solitude est bonne aux c\u0153urs meurtris !<br \/>\nJamais plus qu&#8217;\u00e0 pr\u00e9sent Blanche ne l&#8217;a compris ;<br \/>\nApr\u00e8s le chant plaintif de sa peine voil\u00e9e,<br \/>\nElle sentit soudain son \u00e2me consol\u00e9e ;<br \/>\nDans son c\u0153ur s&#8217;\u00e9claircit un horizon trop noir,<br \/>\nLe regret faisait place \u00e0 quelque vague espoir.<br \/>\nSurprise elle \u00e9treignit sa fid\u00e8le grand&#8217;m\u00e8re :<br \/>\n\u00ab Crois-moi, ma pauvre enfant, ta douleur trop am\u00e8re<br \/>\nNe durera qu&#8217;un temps ; Johnson nous reviendra,<br \/>\nDit l&#8217;a\u00efeule ; et pour vous l&#8217;avenir sourira. \u00bb<br \/>\nBlanche hocha la t\u00eate avec un air de doute.<\/p>\n<p>En ce moment passaient sur le bord de la route<br \/>\nDeux enfants qui parlaient d&#8217;amour comme \u00e0 seize ans ;<br \/>\nIls portaient les haillons de pauvres paysans ;<br \/>\nC&#8217;\u00e9taient deux orphelins, gar\u00e7on et jeune fille :<br \/>\nLa seule charit\u00e9 leur servait de famille.<\/p>\n<p>\u2014 Non ! tu n&#8217;a pas raison, dit la plus douce voix ;<br \/>\nTu n&#8217;a pas r\u00e9fl\u00e9chi gravement, je le vois.<br \/>\nSi pauvres tous les deux, que serait le m\u00e9nage ?<\/p>\n<p>\u2014 Tout autant que d&#8217;amour n&#8217;ai-je pas de courage ?<\/p>\n<p>\u2014 H\u00e9las ! c&#8217;\u00e9tait ainsi que nos parents parlaient !<br \/>\nIls pouvaient travailler autant qu&#8217;ils le voulaient ;<br \/>\nIls s&#8217;aimaient comme nous ; mais&#8230; vint la maladie !<br \/>\nEt quelle force alors ne se trouve engourdie ?<br \/>\nLa mis\u00e8re et la faim eurent bient\u00f4t leur tour,<br \/>\nEt trois petits cercueils emport\u00e8rent un jour<br \/>\nMes trois petites s\u0153urs que rejoignit mon p\u00e8re,<br \/>\nEn entra\u00eenant aussi de douleur notre m\u00e8re !<br \/>\nMon histoire est la tienne&#8230;..<\/p>\n<p><span id=\"indent2\">&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;\u2014Ah ! pourquoi rappeler<\/span><br \/>\nCes tristes souvenirs qu&#8217;il faut plut\u00f4t voiler ?<br \/>\nLe malheur est-il donc toujours inexorable ?<br \/>\nLe destin ne peut-il se montrer favorable<br \/>\n\u00c0 deux pauvres enfants oubli\u00e9s et perdus,<br \/>\nQui demandent au Ciel du pain et rien de plus ?<br \/>\nSi tu dis non, Lucette, au seul v\u0153u de ma vie,<br \/>\nJe m&#8217;en irai bien loin pleurer ma paix ravie,<br \/>\nJe me ferai soldat, j&#8217;irai chercher la mort :<br \/>\nNul ne sera du moins inquiet sur mon sort !<\/p>\n<p>\u2014 Puisque tu veux partir, tu ne m&#8217;aimes plus gu\u00e8res ;<br \/>\nC&#8217;est moi qui m&#8217;en irai retrouver nos deux m\u00e8res :<br \/>\nJ&#8217;irai d&#8217;abord servir dans quelque vieux ch\u00e2teau,<br \/>\nD&#8217;o\u00f9 le chagrin rongeur m&#8217;emportera bient\u00f4t&#8230;<\/p>\n<p>Ils \u00e9taient s\u00e9rieux en parlant de la sorte ;<br \/>\nMais leurs mains se serraient d&#8217;une \u00e9treinte plus forte,<br \/>\nLeurs yeux les d\u00e9mentaient et riaient sous les pleurs<br \/>\nD&#8217;\u00eatre tout \u00e0 la fois aimants et querelleurs.<\/p>\n<p>Blanche avait entendu cette sc\u00e8ne na\u00efve ;<br \/>\nEmue au fond du c\u0153ur, aupr\u00e8s d&#8217;eux elle arrive&nbsp;<br \/>\nTroubl\u00e9s ils font un bond, baissent leurs fronts confus :<br \/>\nOn savait leurs secrets, ils avaient \u00e9t\u00e9 vus !<br \/>\nMais Blanche souriant de leur peur enfantine,<br \/>\nPrit la petite main de la jeune mutine :<\/p>\n<p>\u2014 Lucette, r\u00e9ponds-moi, l&#8217;aimes-tu, mon enfant ?<br \/>\nInterroge ton c\u0153ur qui souffre en ce moment.<\/p>\n<p>\u2014 Quoi ! vous me demandez, madame, si je l&#8217;aime !<br \/>\nOh ! plus que mon bonheur et plus que Dieu lui-m\u00eame !<br \/>\nMais c&#8217;est pr\u00e9cis\u00e9ment pourquoi je lui dis : Non.<br \/>\nIl deviendrait plus pauvre en me donnant son nom ;<br \/>\nMaintenant il est seul : nous serions deux, madame !<br \/>\nTrop de travail tuerait et son corps et son \u00e2me ;<br \/>\nEn le voyant souffrir je mourrais de deux morts.<br \/>\n\u2014 Il ne souffrira pas, tu n&#8217;auras nul remords ;<br \/>\nTiens, mon enfant, ceci me vient de ma grand&#8217;m\u00e8re :<br \/>\nC&#8217;est un diamant, une bague fort ch\u00e8re ;<br \/>\nPrends ce cadeau de noce avec ces bijoux d&#8217;or.<br \/>\nPrends cette cha\u00eene aussi, Lucette, prends encor<br \/>\nCette croix de rubis qui brille \u00e0 ma poitrine ;<br \/>\nVa tout vendre en mon nom \u00e0 la ville voisine ;<br \/>\nVa, ce rien que je t&#8217;offre est une dot pour toi.<br \/>\nMais en \u00e9change, enfant, tu prieras Dieu pour moi ;<br \/>\nTu le prieras tout bas le jour du mariage,<br \/>\nQuand ton c\u0153ur aura dit le : Oui qui nous engage,<br \/>\nEt que ton fianc\u00e9, devenu ton \u00e9poux,<br \/>\nTe redira : Merci ! le front sur tes genoux.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">V<\/p>\n<p>Trois ans se sont pass\u00e9s au milieu des montagnes :<br \/>\nMais enfin pour Paris on quitta les campagnes.<br \/>\nL&#8217;a\u00efeule y voulut suivre un fr\u00e8re bien-aim\u00e9<br \/>\nEt surtout sauver Blanche au c\u0153ur trop consum\u00e9.<br \/>\nDans sa douleur muette ayant jet\u00e9 la sonde,<br \/>\nElle a trouv\u00e9 la plaie incurable et profonde.<br \/>\nPeut-\u00eatre, se dit-elle, il lui faudrait le bruit,<br \/>\nLes f\u00eates, les splendeurs, l&#8217;ivresse qui les suit ;<br \/>\nAu milieu des salons sa beaut\u00e9 souveraine,<br \/>\nEblouissant les yeux, la fera nommer reine ;<br \/>\nPlus d&#8217;un regard profond recherchera le sien,<br \/>\nPlus d&#8217;un effort puissant viendra se joindre au mien.<\/p>\n<p>Pauvre m\u00e8re ! tu dis : Sa plaie est incurable,<br \/>\nEt tu tentes pourtant d&#8217;un moyen mis\u00e9rable,<br \/>\nD&#8217;un mesquin int\u00e9r\u00eat d&#8217;\u00e9troite vanit\u00e9,<br \/>\nPour \u00e9tourdir un coeur dont tu sais la fiert\u00e9.<br \/>\nQue l&#8217;amour maternel est aveugle et sublime !<br \/>\nIl croit ce qu&#8217;il d\u00e9sire et ne voit pas l&#8217;ab\u00eeme.<br \/>\nNe se souvient-il plus qu&#8217;il est une douleur<br \/>\nQue rien ne peut couvrir, mis\u00e8re ni malheur,<br \/>\nEt qui se substitue \u00e0 toute autre pens\u00e9e<br \/>\nMalgr\u00e9 tous les efforts que fait l&#8217;\u00e2me bless\u00e9e ?<br \/>\nOh ! l&#8217;absence, l&#8217;absence et ses d\u00e9chirements !<br \/>\nOh ! l&#8217;oubli du bonheur, le m\u00e9pris des serments,<br \/>\nCe n\u00e9ant pressenti par l&#8217;\u00e2me abandonn\u00e9e,<br \/>\nQui d&#8217;un \u0153il douloureux lit dans la destin\u00e9e !<br \/>\nBlanche en mourait dans l&#8217;ombre et devan\u00e7ait le sort :<br \/>\nCette mort de l&#8217;espoir est la plus sombre mort.<br \/>\nPourtant il fallut vivre, et se parer, et plaire ;<br \/>\nL&#8217;a\u00efeule avait \u00e9t\u00e9 son ange tut\u00e9laire,<br \/>\nSon c\u0153ur lui devait bien de souscrire \u00e0 son v\u0153u,<br \/>\nD&#8217;essayer l&#8217;impossible et de sourire un peu.<br \/>\nAu bal, dans les concerts, aux spectacles, aux f\u00eates,<br \/>\nElle allait moissonnant hommages et conqu\u00eates.<br \/>\nDans son indiff\u00e9rence elle ne voyait pas<br \/>\nToutes ces fleurs d&#8217;amour s&#8217;amassant sous ses pas.<br \/>\nOn aimait son front fier et sa voix de sir\u00e8ne,<br \/>\nSon sourire d&#8217;enfant et sa pose de reine.<br \/>\nOn entendait partout les femmes la vanter ;<br \/>\nLa plus belle n&#8217;e\u00fbt pas os\u00e9 lui disputer<br \/>\nSon sceptre enguirland\u00e9 de lauriers et de roses.<\/p>\n<p>Oh ! le monde peut croire \u00e0 ces m\u00e9tamorphoses<br \/>\nQui, le soir, sous un lustre \u00e9blouissant de feux,<br \/>\nD&#8217;un beau front ravag\u00e9 font un front radieux !<br \/>\nLa couronne de fleurs ou de perles recouvre<br \/>\nLa ride que l&#8217;angoisse a creus\u00e9e, et que rouvre<br \/>\nSous les bandeaux brillants le sombre souvenir.<br \/>\nDieu sait, lui, que les pleurs sont bien pr\u00e8s de venir<br \/>\n\u00c0 la place du rire auquel se prend la foule,<br \/>\nQue la peine est vivante au c\u0153ur qui la refoule.<\/p>\n<p>Aussi, quand la musique aux harmonieux ch\u0153urs<br \/>\nInclinait tous les fronts et charmait tous les c\u0153urs,<br \/>\nQuand l&#8217;air \u00e9tait rempli de voix myst\u00e9rieuses,<br \/>\nLugubres pour les uns, pour les autres rieuses,<br \/>\nBlanche s&#8217;\u00e9chappait p\u00e2le, elle ne pouvait plus<br \/>\nContenir les sanglots qu&#8217;on aurait entendus.<br \/>\nElle allait respirer pr\u00e8s de quelque fen\u00eatre,<br \/>\nEt souriante et calme on la voyait rena\u00eetre.<br \/>\n\u2014 L&#8217;\u00e2me humaine a son voile et le garde baiss\u00e9. \u2014<br \/>\nMais quand des airs nouveaux l&#8217;auditoire lass\u00e9<br \/>\nLa priait \u00e0 genoux de chanter elle-m\u00eame,<br \/>\nElle \u00e9pouvantait presque avec sa voix supr\u00eame :<br \/>\nSon chant grave, lointain, \u00e9veillait des \u00e9chos<br \/>\nPlus sombres que la nuit, plus profonds que les flots !<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">VI<\/p>\n<p>Le temps a fait encor quelques pas ; sa main bl\u00eame<br \/>\n\u00c0 s\u00e9par\u00e9 Johnson de la m\u00e8re qui l&#8217;aime<br \/>\nEt qui l&#8217;avait suivi sous les cieux \u00e9trangers,<br \/>\nRevendiquant partout sa peine et ses dangers.<br \/>\nOn dit que devenu tr\u00e8s grand par sa vaillance,<br \/>\nIl rechercha la mort avec pers\u00e9v\u00e9rance,<br \/>\nTrouvant trop lourd sans m\u00e8re un nom retentissant ;<br \/>\nMais Dieu prit sa douleur et refusa son sang.<\/p>\n<p>Blanche lut ces d\u00e9tails au bulletin des guerres,<br \/>\nPuis le silence encor se fit comme nagu\u00e8res.<br \/>\nElle est femme \u00e0 pr\u00e9sent, elle a vingt ans et plus ;<br \/>\nDepuis qu&#8217;il est parti cinq ans sont r\u00e9volus.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">III<tt>e<\/tt> PARTIE<br \/>\nCHEZ L&#8217;AMBASSADEUR<br \/>\nI<\/p>\n<p><span id=\"indent\">Fais-toi belle entre les plus belles,<br \/>\nC&#8217;est grand bal chez l&#8217;ambassadeur.<br \/>\nPeut-\u00eatre auras-tu des nouvelles<br \/>\nDe celui que nomme ton c\u0153ur.<br \/>\nPauvre enfant ! tes dentelles blanches<br \/>\nFont para\u00eetre ton \u0153il plus noir,<br \/>\nEt quand r\u00eaveuse tu te penches,<br \/>\nOn se penche aussi pour te voir.<br \/>\nSais-tu qu&#8217;en silence on te prie<br \/>\nComme on prie un ange des cieux ?<br \/>\nSais-tu que la Vierge Marie<br \/>\nMoins que toi charmait tous les yeux ?<br \/>\nAllons ! ceins ta double couronne<br \/>\nEt de g\u00e9nie et de beaut\u00e9 !<br \/>\nL&#8217;air de valse au loin tourbillonne<br \/>\nAu fond du palais enchant\u00e9.<br \/>\nOh ! qu&#8217;orgueilleuse est ta grand&#8217;m\u00e8re<br \/>\nAppuy\u00e9e \u00e0 ton fr\u00eale bras ! <\/span><br \/>\nOh ! que douce pour elle est ta joie \u00e9ph\u00e9m\u00e8re !<br \/>\nViens, \u00f4 Blanche ! et dis-nous que tu t&#8217;en souviendras !<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">II<\/p>\n<p>On avait fait grand bruit de ce bal ; dans les rues,<br \/>\nDes troupes d&#8217;ouvriers \u00e0 tous moments accrues,<br \/>\nRegardaient \u00e0 travers les carrosses fringants<br \/>\nLes nobles invit\u00e9s en habits \u00e9l\u00e9gants.<br \/>\nLa circulation devenait difficile,<br \/>\nDe p\u00e2les mendiants interrompaient la file,<br \/>\nEt venaient demander la dime du bonheur<br \/>\n\u00c0 ces puissants du jour rayonnants&nbsp;de splendeur.<br \/>\nC&#8217;\u00e9taient de grands vieillards \u00e0 mines d\u00e9charn\u00e9es<br \/>\nQu&#8217;avait vo\u00fbt\u00e9s la faim bien plus que les ann\u00e9es,<br \/>\nOu des petits enfants dont la tremblante main<br \/>\nS&#8217;allongeait fr\u00eale et froide en demandant du pain.<br \/>\nPlus loin, c&#8217;\u00e9taient aussi des femmes souffreteuses ;<br \/>\nElles se reculaeient, de leurs haillons honteuses.<br \/>\n\u0152il terne, front rid\u00e9, cheveux gris, parler bas,<br \/>\nLes jeunes dans leurs rangs ne se distinguaient pas,<br \/>\nTant la privation sous l&#8217;\u00e9tau les nivelle<br \/>\nEt leur laisse une empreinte uniforme et cruelle.<br \/>\nPourtant sous les haillons bat plus d&#8217;un jeune sein !<br \/>\nLes larmes ont voil\u00e9 plus d&#8217;un regard divin,<br \/>\nLa mis\u00e8re a courb\u00e9 plus d&#8217;une noble t\u00eate&#8230;..<br \/>\nDans ce p\u00e9nible groupe o\u00f9 la piti\u00e9 s&#8217;arr\u00eate,<br \/>\nUne des femmes chante et se tient \u00e0 l&#8217;\u00e9cart ;<br \/>\nPlus que d&#8217;autres encore elle fuit le regard.<br \/>\nElle ne comprend pas, elle ne peut comprendre<br \/>\nSa romance si triste et ce regret si tendre !<br \/>\nMais, pourquoi cette voix qui nous fait tressaillir !<br \/>\nCe sont comme des pleurs secrets qu&#8217;on sent jaillir !<br \/>\nArr\u00eat\u00e9e \u00e0 c\u00f4t\u00e9, la voiture de Blanche<br \/>\nLui permet de descendre : elle \u00e9coute et se penche.<br \/>\nQuelle sombre \u00e9l\u00e9gie ! Oh ! quel lugubre accent !<br \/>\nQuelqu&#8217;un sait donc son deuil, sent donc ce qu&#8217;elle sent !<br \/>\nUn mot a donc trahi sa plainte douloureuse ?<br \/>\nDans le chant sanglot\u00e9 par cette malheureuse,<br \/>\nOn dirait qu&#8217;elle parle elle-m\u00eame ; on dirait&#8230;<br \/>\nNous donnons la romance et gardons le secret.<\/p>\n<p><span id=\"indent\">Si dans l&#8217;ivresse d&#8217;une f\u00eate,<br \/>\nSous les lambris resplendissants,<br \/>\nLe vertige monte \u00e0 ma t\u00eate<br \/>\nComme un irr\u00e9sistible encens ;<br \/>\nSi mon \u0153il \u00e9bloui rayonne<br \/>\nPlein de regards fascinateurs,<br \/>\nSi mon front plus fier se couronne<br \/>\nDe mille feux inspirateurs ;<br \/>\nRespectez mon fr\u00eale d\u00e9lire,<br \/>\nNe r\u00e9veillez pas ma raison :<br \/>\nPour changer en pleurs mon sourire,<\/span><br \/>\nIl ne faudrait que prononcer un nom.<\/p>\n<p><span id=\"indent\">Prenez garde, laissez-moi vivre !<br \/>\nLaissez-moi respirer encor<br \/>\nL&#8217;air des cieux dont l&#8217;aspect enivre<br \/>\n\u00c0 travers les nuages d&#8217;or.<br \/>\nQue je voye encor les vieux ch\u00eanes,<br \/>\nLes hauts peupliers des for\u00eats,<br \/>\nEt les mers aux rives prochaines,<br \/>\nEt les vallons et les gu\u00e9rets !<br \/>\nVoilez-moi l&#8217;ab\u00eeme o\u00f9 je tombe !<br \/>\nParlez-moi de vaste horizon,<br \/>\nDe Dieu, de sommeil et de tombe : <\/span><br \/>\nMais, \u00f4 jamais ! ne prononcez son nom !<\/p>\n<p><span id=\"indent\">Qu&#8217;ai-je dit ! Oh ! non ! plus de r\u00eaves !<br \/>\nPlus de recueillement jamais !<br \/>\nPlus de flots chanteurs sur les gr\u00e8ves !<br \/>\nIl faut fuir tout ce que j&#8217;aimais.<br \/>\nLes grandes voix des solitudes<br \/>\nSemblent conna\u00eetre mes douleurs ;<br \/>\nLeurs plaintes semblent les pr\u00e9ludes<br \/>\nDe mes plaintes et de mes pleurs.<br \/>\nRoule donc, factice existence<br \/>\nQui me sauve de l&#8217;abandon !<br \/>\nJe te subis sans r\u00e9sistance : <\/span><br \/>\nTon bruit brutal couvre le bruit d&#8217;un nom !<\/p>\n<p><span id=\"indent\">Tourbillonnez, \u00f4 jeunes filles,<br \/>\nPr\u00e8s de moi qui veux m&#8217;\u00e9tourdir<br \/>\nAux airs dansants des gais quadrilles<br \/>\nO\u00f9 votre c\u0153ur se sent bondir !<br \/>\nChantez ! oh ! montrez-vous ravies !<br \/>\nPour \u00e9touffer mon \u00e2me, il faut<br \/>\nVos jeunes et riantes vies<br \/>\nO\u00f9 le bonheur parle si haut.<br \/>\nMais pourquoi donc trembl\u00e9-je encore ?<br \/>\nNe suis-je pas sauv\u00e9e ? Oh ! non !<br \/>\nDe force en vain je me d\u00e9core : <\/span><br \/>\nLe masque tombe, h\u00e9las ! j&#8217;entends son nom !<\/p>\n<p><span id=\"indent\">Si dans l&#8217;ivresse d&#8217;une f\u00eate,<br \/>\nSous les lambris resplendissants,<br \/>\nLe vertige monte \u00e0 ma t\u00eate<br \/>\nComme un irr\u00e9sistible encens ;<br \/>\nSi mon \u0153il \u00e9bloui rayonne<br \/>\nPlein de regards fascinateurs,<br \/>\nSi mon front plus fier se couronne<br \/>\nDe mille feux inspirateurs ;<br \/>\nRespectez mon fr\u00eale d\u00e9lire,<br \/>\nNe r\u00e9veillez pas ma raison :<br \/>\nPour changer en pleurs mon sourire,<\/span><br \/>\nIl n&#8217;a fallu que prononcer un nom !<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">III<\/p>\n<p>Ces paroles, cet air, cette co\u00efncidence<br \/>\nDe son propre destin lui faisant confidence,<br \/>\nCette plainte \u00e9touff\u00e9e o\u00f9 crie un sombre mal,<br \/>\nSuffoque un instant Blanche et lui devient fatal.<br \/>\nLa pauvre mendiante et son refrain funeste<br \/>\nS&#8217;attache \u00e0 sa pens\u00e9e, en m\u00e9moire lui reste ;<br \/>\nIl lui semblait au bal la voir, l&#8217;entendre encor ;<br \/>\nDans chaque bruit c&#8217;est elle, elle en chaque d\u00e9cor.<br \/>\nN&#8217;est-ce pas que son spectre est l\u00e0 qui glisse et passe&nbsp;<br \/>\nIl para\u00eet, puis s&#8217;en va, se montre encor, s&#8217;efface ;<br \/>\nLes yeux hallucin\u00e9s de Blanche sont remplis<br \/>\nDe cette vision aux tortueux replis.<br \/>\nElle en est presque folle, elle avance avec peine,<br \/>\nSon geste est saccad\u00e9, sa parole hautaine.<\/p>\n<p>Mais, ce n&#8217;est pas un leurre ! elle a bien entendu<br \/>\nCette fois ; c&#8217;est un nom par mille r\u00e9pondu.<br \/>\nCe nom, c&#8217;est bien celui de Johnson ! \u2014 C&#8217;est lui-m\u00eame !<br \/>\nOui, c&#8217;est lui ! Dieu puissant ! se souvient-il qu&#8217;on l&#8217;aime ?<br \/>\nSa patrie en est fi\u00e8re et l&#8217;a fait amiral ;<br \/>\nLe voyez-vous au bras de ce vieux g\u00e9n\u00e9ral ?<br \/>\nOh ! que les bruns lauriers vont bien \u00e0 sa figure !<br \/>\nQu&#8217;aust\u00e8re est son regard et noble son allure !<br \/>\nCe retour impr\u00e9vu ne pr\u00e9sage-t-il rien ?<br \/>\nBlanche, son \u0153il a-t-il d\u00e9j\u00e0 surpris le tien ?<\/p>\n<p>Quand Johnson s&#8217;avan\u00e7a vers l&#8217;enfant triomphante,<br \/>\nIl \u00e9tait escort\u00e9 d&#8217;une foule mouvante ;<br \/>\nIl lui tendit la main comme on fait \u00e0 sa s\u0153ur,<br \/>\nPuis il lui demanda d&#8217;un ton plein de douceur<br \/>\nS&#8217;il ne la verrait pas bient\u00f4t en fianc\u00e9e &#8230;<br \/>\nBlanche se mit \u00e0 rire ainsi qu&#8217;une insens\u00e9e :<br \/>\nUn bal avait ouvert le ciel \u00e0 son amour,<br \/>\nUn bal devait briser ce long r\u00eave en un jour.<\/p>\n<p>D&#8217;hymen et d&#8217;h\u00e9ritage on parlait autour d&#8217;elle,<br \/>\nEt chacun r\u00e9p\u00e9tait : Elle est illustre et belle !<br \/>\nBlanche a peur de comprendre : \u00ab On se marie, ici,<br \/>\nFit-elle ; \u2014 Oui, c&#8217;est Johnson ; \u2014 Sa femme, la voici.&nbsp;\u00bb<br \/>\nOn d\u00e9signait pr\u00e8s d&#8217;elle une jeune Italienne.<br \/>\n\u00ab C&#8217;est ma fille, et je suis fier qu&#8217;elle m&#8217;appartienne, \u00bb<br \/>\nDit le vieux g\u00e9n\u00e9ral en caressant des yeux<br \/>\nSa blonde et p\u00e2le enfant aux longs cheveux soyeux.<br \/>\nBlanche fixa Johnson et lui r\u00e9pondit vite :<br \/>\n\u00ab Elle est belle, en effet, et je vous f\u00e9licite,<br \/>\n\u00ab Monsieur. \u00bb \u2014 Ces mots sortaient d&#8217;un c\u0153ur si d\u00e9chir\u00e9,<br \/>\nQue Johnson demanda : Mais qui donc a pleur\u00e9 ?<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">IV<\/p>\n<p>Ainsi le souvenir, sacr\u00e9 pour une femme,<br \/>\nSecret de son bonheur, relique de son \u00e2me,<br \/>\nCe divin talisman de son pieux amour,<br \/>\nL&#8217;homme en fait un hochet bris\u00e9 le premier jour.<br \/>\nSe souvenir, mon Dieu ! se souvient-on sur terre<br \/>\nDu parfum pris en route \u00e0 la fleur solitaire ?<br \/>\nSi l&#8217;on revient plus tard par les m\u00eames sentiers,<br \/>\nL&#8217;on foule sans remords la pauvre fleur aux pieds.<br \/>\nPourquoi se souvenir d&#8217;un nom de jeune fille ?<br \/>\nOn n&#8217;a vu qu&#8217;un front pur, qu&#8217;un doux regard qui brille ;<br \/>\nOn n&#8217;a jamais pens\u00e9 que ce front peut pencher,<br \/>\nCe regard s&#8217;assombrir, la fleur se dess\u00e9cher.<br \/>\nOn n&#8217;a jamais pens\u00e9 que ce c\u0153ur qui tressaille<br \/>\nPeut souffrir et mourir&#8230; on oublie ou l&#8217;on raille !<br \/>\nSe souvint-on jamais du premier coup de vent,<br \/>\nDu premier soleil d&#8217;or, du premier flot roulant,<br \/>\nQui surprit ou charma notre enfance candide ?<br \/>\nPourquoi moins oublier quelque regard limpide,<br \/>\nQuelque histoire d&#8217;amour, quelque serment sacr\u00e9 ?<br \/>\nQu&#8217;importe dans le monde un c\u0153ur de plus navr\u00e9 !<br \/>\nL&#8217;homme va&#8230; la mer bleue un jour au loin l&#8217;emm\u00e8ne,<br \/>\nPuis le rapporte un jour dans la m\u00eal\u00e9e humaine ;<br \/>\nIl est grand, d\u00e9cor\u00e9 d&#8217;un nom plus glorieux :<br \/>\nOn ne demande pas s&#8217;il revient oublieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">V<\/p>\n<p>Blanche se redressa courageuse et sublime,<br \/>\nRien ne saurait plier une \u00e2me magnanime ;<br \/>\nElle se vit coupable en son esprit calm\u00e9<br \/>\nD&#8217;avoir trop cru d&#8217;abord et d&#8217;avoir trop aim\u00e9.<br \/>\nQu&#8217;est-ce donc, en effet, qu&#8217;un double aveu de flamme ?<br \/>\nPour l&#8217;homme ce n&#8217;est rien, si c&#8217;est tout pour la femme !<br \/>\nUn soir il croit aimer, mais s&#8217;il s&#8217;est abus\u00e9,<br \/>\nQu&#8217;importe que le c\u0153ur qui l&#8217;aimait soit bris\u00e9 ?<br \/>\nQu&#8217;importe que le songe ait laiss\u00e9 son empreinte<br \/>\nAu fond d&#8217;une autre vie \u00e0 tout jamais \u00e9teinte ?<\/p>\n<p>La grand&#8217;m\u00e8re, moins ferme \u00e0 ce coup impr\u00e9vu,<br \/>\nEut peur de l&#8217;avenir tout d&#8217;un coup entrevu.<br \/>\nBlanche avait beau lui dire : \u00ab Il n&#8217;en est rien, grand&#8217;m\u00e8re.<br \/>\n\u00ab Peut-\u00eatre, je l&#8217;aimai ; mais vous m&#8217;\u00eates plus ch\u00e8re ;<br \/>\n\u00ab N&#8217;ai-je pas de la force, et n&#8217;\u00eates vous pas l\u00e0 ?<br \/>\n\u00ab Je souffre seulement parce que vous voil\u00e0<br \/>\n\u00ab Triste et plus accabl\u00e9e, h\u00e9las ! que mon c\u0153ur m\u00eame !<br \/>\n\u00ab Oh ! ne me manquez pas ! apr\u00e8s vous qui donc m&#8217;aime ?<br \/>\n\u00ab O mon Dieu ! votre main est plus froide ! et je sens<br \/>\n\u00ab Comme un souffle de mort bouleverser mes sens !<br \/>\n\u00ab Parlez-moi, parlez-moi ! je pourrai bien survivre<br \/>\n\u00ab \u00c0 lui, mais pas \u00e0 vous : morte, je veux vous suivre. \u00bb<\/p>\n<p>\u2014 \u00ab Rassure-toi, ce n&#8217;est rien, absolument rien ;<br \/>\n\u00ab Hier j&#8217;\u00e9tais plus mal ; mais vois que je suis bien<br \/>\n\u00ab Aujourd&#8217;hui ! Sais-tu, Blanche, un peu devant l&#8217;automne<br \/>\n\u00ab Nous irons dans nos bois : la campagne est si bonne !<br \/>\n\u00ab C&#8217;est son air qu&#8217;il me faut, j&#8217;\u00e9touffe ici ; l\u00e0-bas<br \/>\n\u00ab Mes forces reviendront : va, ne t&#8217;afflige pas.&nbsp;<br \/>\nEt son d\u00e9vo\u00fbement usant de stratag\u00e8me,&nbsp;\u00bb<br \/>\nNommait d&#8217;un autre nom son d\u00e9sespoir supr\u00eame !<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">VI<\/p>\n<p>Mais le destin marchait inflexible, et deux mois<br \/>\nN&#8217;\u00e9taient point \u00e9coul\u00e9s qu&#8217;une lugubre croix<br \/>\nRecouvrait sur un lit un visage de morte.<br \/>\nSilence ! Blanche est l\u00e0, seule, et d\u00e9fend la porte.<br \/>\nSur cette froide main qui ne lui r\u00e9pond plus,<br \/>\nTombent des pleurs sacr\u00e9s de Dieu seul entendus !<br \/>\nElle marche ; son ombre et s&#8217;allonge et s&#8217;efface ;<br \/>\n\u00c0 ce p\u00e2le t\u00e9moin qu&#8217;elle interroge en face,<br \/>\nLa mort ! elle r\u00e9v\u00e8le en solennels aveux<br \/>\nD&#8217;autres sanglots poignants, d&#8217;autres regrets que ceux<br \/>\nD&#8217;un fol amour de femme et d&#8217;une \u00e2me en souffrance.<br \/>\nO mort ! rediras-tu la sombre confidence ?<br \/>\nOu l&#8217;ensevelis-tu comme l&#8217;oc\u00e9an noir<br \/>\nQui garde le limon dessous son bleu miroir,<br \/>\nPour couvrir d&#8217;un linceul avec sa vase immonde<br \/>\nOu les d\u00e9bris d&#8217;un homme ou les d\u00e9bris d&#8217;un monde !<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">VII<\/p>\n<p>Durant que le convoi s&#8217;annon\u00e7ait par un glas,<br \/>\nL&#8217;\u00e9glise organisait avec m\u00eame fracas,<br \/>\nAvec m\u00eame opulence une f\u00eate contraire.<br \/>\nIci le deuil, la mort et son chant fun\u00e9raire,<br \/>\nEt les p\u00e2les flambeaux et les larmes d&#8217;argent ;<br \/>\nL\u00e0-bas un mariage au cort\u00e9ge bruyant,<br \/>\nEt les v\u00eatements d&#8217;or et les chants d&#8217;all\u00e9gresse,<br \/>\nEt les cierges brillants : gloire, orgueil et richesse !<br \/>\nBonheur surtout ! \u2014 Voyez ! que d&#8217;appr\u00eats invent\u00e9s !<br \/>\nDeux royaumes fameux sont l\u00e0 repr\u00e9sent\u00e9s,<br \/>\nComme s&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;un prince h\u00e9r\u00e9ditaire ;<br \/>\nLes ministres de France et ceux de l&#8217;Angleterre<br \/>\nVont servir de t\u00e9moins \u00e0 Johnson l&#8217;amiral ;<br \/>\nOh ! ne trouvez-vous pas que ce bonheur fait mal ?<br \/>\nCe sont eux, ce sont eux : voici la fianc\u00e9e ;<br \/>\nSon jeune \u00e9poux lui donne une main empress\u00e9e<br \/>\nPour descendre ; \u2014 mais quoi ! quel est l&#8217;encombrement !<br \/>\nCe n&#8217;est rien, avancez ; c&#8217;est un enterrement.<br \/>\nOui, c&#8217;\u00e9tait le convoi ! d\u00e9rision atroce !<br \/>\nEt le cercueil heurta la voiture de noce.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\u00c9PILOGUE<\/p>\n<p>Vous avez tous connu la grand&#8217;m\u00e8re et l&#8217;enfant ;<br \/>\nDans vos r\u00e9unions vous avez vu souvent<br \/>\nLe front m\u00e9lancolique et fier de l&#8217;h\u00e9ro\u00efne,<br \/>\nQui nous subjuguait tous par sa gr\u00e2ce divine.<br \/>\n\u00c0 la voir souriante, affable, d&#8217;une humeur<br \/>\nEgale en tous les temps, ou tristesse ou bonheur,<br \/>\nD\u00e9vou\u00e9e \u00e0 chacun de m\u00eame qu&#8217;une femme<br \/>\nQui n&#8217;aurait nul souci d&#8217;elle-m\u00eame dans l&#8217;\u00e2me,<br \/>\nSans qu&#8217;un mot de retour sur elle soit jet\u00e9,<br \/>\nE\u00fbt-on pu deviner et se f\u00fbt-on dout\u00e9<br \/>\nQu&#8217;une histoire fun\u00e8bre un jour l&#8217;avait \u00e9treinte ?<br \/>\nO\u00f9 donc dans ses propos en retrouver l&#8217;empreinte ?<br \/>\nHeureuse du bonheur de qui semblait heureux,<br \/>\nElle aimait les enfants et jouait avec eux ;<br \/>\nSi l&#8217;un d&#8217;eux semblait pris d&#8217;une douleur am\u00e8re :<br \/>\n\u00ab Aurait-il donc perdu quelque bonne grand&#8217;m\u00e8re ? \u00bb<br \/>\nDisait-elle, en songeant \u00e0 celle qui l\u00e0-haut<br \/>\nSourit \u00e0 son courage et lui dit : \u00c0 bient\u00f4t !<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">25 septembre 1851<\/p>\n<\/div>\n<p><a href=\"http:\/\/web.colby.edu\/poetes\/revesetrealites\/\">Retour \u00e0 la table des mati\u00e8res<\/a><\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>R\u00eaves et r\u00e9alit\u00e9 (1856) BLANCHE PREMI\u00c8RE PARTIE Elle \u00e9tait grande et p\u00e2le, elle \u00e9tait grave et belle ; Son pas \u00e9tait r\u00eaveur et languissant comme elle ; Rien qu&#8217;\u00e0 la voir marcher on se sentait \u00e9mu Comme si dans son&#8230; <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/web.colby.edu\/poetes\/blanche\/\">Continue Reading &rarr;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":14,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"template-fullwidth.php","meta":{"ngg_post_thumbnail":0,"footnotes":""},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/web.colby.edu\/poetes\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/230"}],"collection":[{"href":"https:\/\/web.colby.edu\/poetes\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/web.colby.edu\/poetes\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/web.colby.edu\/poetes\/wp-json\/wp\/v2\/users\/14"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/web.colby.edu\/poetes\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=230"}],"version-history":[{"count":18,"href":"https:\/\/web.colby.edu\/poetes\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/230\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8537,"href":"https:\/\/web.colby.edu\/poetes\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/230\/revisions\/8537"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/web.colby.edu\/poetes\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=230"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}