{"id":1851,"date":"2016-12-07T00:51:27","date_gmt":"2016-12-07T05:51:27","guid":{"rendered":"http:\/\/web.colby.edu\/poetes\/?page_id=1851"},"modified":"2018-03-01T15:57:35","modified_gmt":"2018-03-01T20:57:35","slug":"lespauvresfilles","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/web.colby.edu\/poetes\/siefert\/works-9\/lespauvresfilles\/","title":{"rendered":"Louisa Siefert : Les pauvres filles I, II, III"},"content":{"rendered":"<div id=\"poem\" align=\"center\">\n<p class=\"volume-name\" style=\"text-align: center\"><em>Po\u00e9sies in\u00e9dites<\/em> (1881)<\/p>\n<h4 class=\"poem-title\" style=\"text-align: center\">Les pauvres filles&nbsp;<\/h4>\n<div id=\"center_block\">\n<div class=\"epigraph\">\u00ab Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs.<br \/>\n<span class=\"epigraph-author\">(C. Baudelaire)<\/span><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: center\">I.<\/p>\n<p>Celle-ci se mourait a\u0300 l&#8217;ho\u0302pital. L&#8217;angoisse,<br \/>\nLa mise\u0300re, le deuil, tout ce qui blesse et froisse,<br \/>\nL&#8217;avaient conduite la\u0300, sans espoir, a\u0300 trente ans.<br \/>\nComme en un miroir trouble aux reflets inconstants<br \/>\nSe voyait sur son front la trace fugitive<br \/>\nDans sa beaut\u00e9 ; ses yeux, qu&#8217;une larme captive<br \/>\nDans l&#8217;ombre pailletait, avaient des e\u0301clairs bleus<br \/>\nComme les lacs profonds aux longs plis onduleux ;<br \/>\nSon sourire gardait sous les plis de la le\u0300vre<br \/>\nLa fierte\u0301 du de\u0301gou\u0302t et du de\u0301dain. La fie\u0300vre<br \/>\nL&#8217;emportait lentement. Comme elle avait ve\u0301cu,<br \/>\nSeule, elle s&#8217;en allait. Son courage vaincu<br \/>\nL&#8217;abandonnait ; sa force, a\u0300 la fin e\u0301puise\u0301e,<br \/>\nDans un dernier combat avait e\u0301te\u0301 brise\u0301e.<br \/>\nSinistre, maintenant qu&#8217;elle avait tout compris,<br \/>\nElle attendait la mort sans soupirs et sans cris.<br \/>\nChez son pe\u0300re elle avait grandi sans e\u0302tre aime\u0301e ;<br \/>\nAme toute de feu, sans cesse comprime\u0301e,<br \/>\nElle souffrait d&#8217;un mal que nul ne concevait.<br \/>\nDans cet inte\u0301rieur rigide, elle re\u0302vait,<br \/>\nOiseau, du nid joyeux, et fleur, de la lumie\u0300re !<br \/>\nElle pleurait tout bas d&#8217;e\u0302tre ainsi prisonnie\u0300re<br \/>\nEntre sa s\u0153ur si grave et son pe\u0300re si froid,<br \/>\nQui marchaient tous les deux dans le sentier e\u0301troit<br \/>\nSans connai\u0302tre jamais de\u0301faillance ni doute.<br \/>\nAlors, un beau jeune homme, <em>un Monsieur<\/em>, sur sa route<br \/>\nAvait passe\u0301. Tremblante, elle avait tout un jour<br \/>\nCru saisir le bonheur immortel dans l&#8217;amour.<br \/>\n\u2014 Puis la nuit s&#8217;e\u0301tait faite, et, de tous repousse\u0301e,<br \/>\nCar son pe\u0300re l&#8217;avait hors de chez lui chasse\u0301e,<br \/>\nElle s&#8217;e\u0301tait enfuie un enfant dans les bras.<br \/>\nDeux ans, pour cet enfant, son seul bien ici-bas,<br \/>\nCe dernier souvenir d&#8217;une ivresse dernie\u0300re,<br \/>\nCe te\u0301moin adore\u0301 d&#8217;une faute encor che\u0300re,<br \/>\nCe doux rayon joyeux qu&#8217;elle avait conserve\u0301,<br \/>\nHonte, me\u0301pris, mise\u0300re, elle avait tout brave\u0301 !<br \/>\nDeux ans entiers, usant sa vie a\u0300 cette ta\u0302che,<br \/>\nElle avait travaille\u0301 sans repos ni rela\u0302che.<br \/>\nHeureuse d&#8217;un sourire aux yeux de son enfant,<br \/>\nElle avait des moments ou\u0300 l&#8217;orgueil triomphant<br \/>\nD&#8217;e\u0302tre me\u0300re effac\u0327ait pour elle toute outrage. \u2014<br \/>\nOr, comme elle e\u0301tait seule, une nuit, a\u0300 l&#8217;ouvrage,<br \/>\nComme elle l&#8217;e\u0301coutait dormir, elle entendit<br \/>\nQu&#8217;il ra\u0302lait. Le pauvre ange une heure se tordit<br \/>\nSur ses genoux, en proie a\u0300 l&#8217;agonie horrible<br \/>\nDu croup puis il mourut. Elle, sombre, terrible,<br \/>\nNe voulait pas d&#8217;abord comprendre; elle disait<br \/>\nQu&#8217;il dormait bien longtemps, et doucement baisait<br \/>\nSes yeux e\u0301teints. Soudain, dans sa te\u0302te affaiblie<br \/>\nLa ve\u0301rite\u0301 s&#8217;e\u0301tait fait jour, et la folie<br \/>\nPrenait possession de son pauvre cerveau.\u2014<br \/>\nMais avec elle rien ne durait. \u2014 De nouveau<br \/>\nLa raison lui revint et vainquit le de\u0301lire,<br \/>\nElle pouvait souffrir encor.<br \/>\n<span id=\"indent\">Ce long martyre<\/span><br \/>\nS&#8217;achevait lentement a\u0300 l&#8217;ho\u0302pital. Celui<br \/>\nQui l&#8217;avait autrefois de\u0301laisse\u0301e, aujourd&#8217;hui<br \/>\nPouvait tranquillement passer par cette salle ;<br \/>\nRiche, heureux, marie\u0301, dans sa pitie\u0301 banale,<br \/>\nIl pouvait s&#8217;arre\u0302ter et jeter sur ce lit<br \/>\nLe regard ou\u0300 le froid e\u0301go\u00efsme se lit.<br \/>\nIl pouvait sans danger demander son histoire ;<br \/>\nIl e\u0301tait impossible a\u0300 ce c\u0153ur sans me\u0301moire<br \/>\nQu&#8217;il reconnu\u0302t jamais ses premie\u0300res amours,<br \/>\nCelle qui, me\u0302me la\u0300, s&#8217;en souvenait toujours.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\">II.<\/p>\n<p>Et cette autre, la nuit, s&#8217;en allait par la ville.<\/p>\n<p>Entant sans nom, jolie, indolente, docile,<br \/>\nSa me\u0300re qui buvait et voulait de l&#8217;argent,<br \/>\nEt la battait avec un gros rire outrageant,<br \/>\nAvant qu&#8217;elle eu\u0302t atteint quinze ans, l&#8217;avait vendue.<\/p>\n<p>Elle, triste soudain d&#8217;e\u0302tre ainsi descendue,<br \/>\nLuttant pour re\u0301sister a\u0300 la fatalite\u0301,<br \/>\nEt s&#8217;efforc\u0327ant de vivre avec honne\u0302tete\u0301<br \/>\nPour nourrir ses enfants, \u2014 he\u0301las ! elle e\u0301tait me\u0300re ! \u2014<br \/>\nAvait assez longtemps poursuivi la chime\u0300re<br \/>\nDe leur avoir du pain par son travail. L&#8217;amour,<br \/>\nPur et chaste roman, qui lui vint en retour,<br \/>\nEt lui sourit un soir dans l&#8217;harmonie ancienne<br \/>\nDe Mozart (elle e\u0301tait bonne musicienne,<br \/>\nEt souvent avec un jeune artiste voisin<br \/>\nJouait de vieux duos), l&#8217;amour et tout l&#8217;essaim<br \/>\nDes doux re\u0302ves s&#8217;e\u0301taient alors leve\u0301s pour elle.<br \/>\nPlus de honte, il prenait les enfants ! de querelle,<br \/>\nIl l&#8217;aimait ! de remords, il allait l&#8217;e\u0301pouser !<br \/>\nSon-pauvre c\u0153ur gonfle\u0301 de joie a\u0300 se briser,<br \/>\nTout a\u0300 cet avenir qui la refaisait fie\u0300re,<br \/>\nQu&#8217;elle n&#8217;espe\u0301rait plus, se fondait en prie\u0300re,<br \/>\nEt sa le\u0300vre tremblait en murmurant : Dieu bon !<\/p>\n<p>Or, la me\u0300re, ayant tout appris, avait dit : Non.<br \/>\nElle voulait toujours de l&#8217;argent. Et lie\u0301e<br \/>\n\u00c0 de nouveaux devoirs sacre\u0301s, et marie\u0301e<br \/>\n\u00c0 l&#8217;homme dont l&#8217;honneur couvrirait de\u0301sormais<br \/>\nTout le passe\u0301, sa fille e\u0301chappait pour jamais<br \/>\n\u00c0 ses avides mains, a\u0300 son cynique empire.<br \/>\nQuoi qu&#8217;on eu\u0302t en dehors d&#8217;elle pu faire et dire,<br \/>\nDepuis longtemps sa fille e\u0301tait son revenu.<br \/>\nEt ces projets si chers de bonheur continu,<br \/>\nEt le labeur a\u0300 deux, pre\u0300s du foyer paisible,<br \/>\nEt le rele\u0300vement par l&#8217;amour invincible,<\/p>\n<p>Et la vertu, vaincue en ces derniers combats,<br \/>\nTout s&#8217;e\u0301tait e\u0301croule\u0301 sous ce: Je ne veux pas !<\/p>\n<p>Sans souvenir, sans pleurs, sans force, sans pense\u0301e,<br \/>\nLe c\u0153ur mort, l&#8217;\u00e2me \u00e9teinte, h\u00e9b\u00e9t\u00e9e et glac\u00e9e,<br \/>\nPour ramasser l&#8217;argent que sa m\u00e8re voulait,<br \/>\nPar la ville, la nuit, maintenant elle allait.<\/p>\n<p>Et sa me\u0300re ivre e\u0301tant du cabaret tombe\u0301e<br \/>\nDans la fosse commune, elle, au vice courbe\u0301e,<br \/>\nLibre enfin, mais trop tard, front bas, regard muet,<br \/>\nPour mieux faire e\u0301lever ses fils, continuait.<\/p>\n<p style=\"text-align: center\">III.<\/p>\n<p>La troisie\u0300me, si belle avec son air de vierge,<br \/>\nSes grands yeux noirs baisse\u0301s et sa pa\u0302leur de cierge,<br \/>\nCalme, fre\u0302le, candide et fie\u0300re comme un lis,<br \/>\nSous le gazon banal ou\u0300 sont ensevelis<br \/>\nLes pauvres morts, avait pris place ; et, toute seule,<br \/>\nSa me\u0300re, avant le temps plus vieille qu&#8217;une ai\u0308eule,<br \/>\nLe c\u0153ur plein de sanglots convulsifs, e\u0301touffants,<br \/>\n\u00c0 son logis de\u0301sert, sans e\u0301poux, sans enfants,<br \/>\nRevenait pour pleurer, Rachel infortune\u0301e,<br \/>\nCette seconde fille apre\u0300s sa fille ai\u0302ne\u0301e.<br \/>\nO dernier coup ! pour elle a\u0300 present tout gisait<br \/>\nDans cette tombe ou\u0300 l&#8217;ange endormi reposait.<br \/>\nApre\u0300s le deuil cruel qui l&#8217;avait faite veuve<br \/>\nEt l&#8217;avait ruine\u0301e en me\u0302me temps, l&#8217;e\u0301preuve<\/p>\n<p>Lente de la mise\u0300re et du travail force\u0301,<br \/>\nApre\u0300s tous ces chagrins sans nom, dont le passe\u0301<br \/>\nSe composait pour elle, il lui fallait encore,<br \/>\nNuit morne qui renonce a\u0300 l&#8217;espoir de l&#8217;aurore,<br \/>\nPerdre toute sa joie et tout son avenir !<br \/>\nEt la lutte venait seulement de finir.<\/p>\n<p>Mais cette fille, o\u0302 Dieu ! mais elle e\u0301tait la vie<br \/>\nDe sa me\u0300re, partout elle l&#8217;avait suivie :<br \/>\nEnfant, par son doux rire elle avait alle\u0301ge\u0301<br \/>\nLes soucis dont ce front e\u0301tait toujours charge\u0301 ;<br \/>\nElle avait console\u0301 par sa douceur ce\u0301leste<br \/>\nLes maux les plus cuisants ; puis, souvenir funeste !<br \/>\nJeune fille, elle avait e\u0301te\u0301 le gagne-pain ;<br \/>\nElle avait endure\u0301 le froid, souffert la faim,<br \/>\nPasse\u0301 de longues nuits pre\u0300s d&#8217;une lampe trouble ;<br \/>\nAfin, le lendemain, d&#8217;e\u0302tre paye\u0301e au double,<br \/>\nEt mainte fois, brodeuse et peintre tour a\u0300 tour,<br \/>\nElle avait prolonge\u0301 sa veille jusqu&#8217;au jour,<br \/>\nEn cachant avec soin a\u0300 la sollicitude<br \/>\nMaternelle l&#8217;exce\u0300s de cette lassitude.<br \/>\nPuis un jour, a\u0300 la fie\u0300vre, a\u0300 la toux, elle avait<br \/>\nDu\u0302 ce\u0301der, et laisser tomber sur le chevet,<br \/>\nPour ne plus la lever, sa te\u0302te endolorie.<br \/>\nDans le recueillement d&#8217;une sainte qui prie,<br \/>\nDans le chaste abandon d&#8217;un enfant qui s&#8217;endort,<br \/>\nElle s&#8217;e\u0301tait livre\u0301e a\u0300 l&#8217;\u0153uvre de la mort,<br \/>\nN&#8217;emportant de ce monde en une larme ame\u0300re<br \/>\nQu&#8217;un regret exprime\u0301 par le nom de sa me\u0300re.<\/p>\n<p>Et la me\u0300re pensait qu&#8217;elle avait autrefois<br \/>\nDes parents en grand nombre et des amis au choix,<br \/>\nDont les filles vivaient heureuses, toutes roses,<br \/>\nParce qu&#8217;en leurs maisons bien chaudes et bien closes,<br \/>\nIls avaient pu ne les laisser manquer de rien ;<br \/>\nQue sa fille e\u0301tait morte, et qu&#8217;ils le savaient bien,<br \/>\nLes riches, que ge\u0302nait leur pauvrete\u0301 si fie\u0300re,<br \/>\nEt qui n&#8217;avaient un jour trouve\u0301 d&#8217;autre manie\u0300re<br \/>\nDe les aider, qu&#8217;en la se\u0301parant de l&#8217;enfant<br \/>\nDont ils auraient paye\u0301 la dot dans un couvent ;<br \/>\nElle pensait encore au refus de sa fille,<br \/>\nAu courroux de\u0301daigneux de toute sa famille,<br \/>\nEt, pesant chaque chose avec un sombre effroi,<br \/>\nElle pleurait toujours et demandait : Pourquoi ?<\/p>\n<\/div>\n<p><a href=\"http:\/\/web.colby.edu\/poetes\/siefert\/works-9\/souvenirsrassemblespage\/\">Retour \u00e0 la table des mati\u00e8res<\/a>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Po\u00e9sies in\u00e9dites (1881) Les pauvres filles&nbsp; \u00ab Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs. 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