Charles Augustin Sainte-Beuve
Victor Chauvet
Antoine de Latour
Anaïs Ségalas
Y


Charles Augustin Sainte-Beuve

À chaque flot nouveau de sentiment qui gonfle la surface, le talent, comme une nef soulevée, obéit. Aucun son ne meurt en ces âmes sans avoir son écho harmonieux, aucune vague sans avoir son écume argentée. Mais pour ces natures mêmes, il est vrai de dire qu’il y a du talent, du génie en plus, disponible encore après l’expression des choses senties. Même quand le flot de leur sensibilité est calme, la belle nef du talent a souvent impatience de voyager. Pour n’aller jamais que jusqu’où l’on sent, pour ne dire jamais que juste, et non pas au-delà, il n’y a qu’un moyen, c’est de ne pouvoir tout dire. Ces talens inférieurs à leur sensibilité, d’une expression bien souvent en deçà de l’émotion ; ces talens qui ne parviennent à rendre ce qu’ils veulent que rarement, et, une fois dans leur vie peut-être, ont un charme particulier à côté des autres plus grands ; ils sont très sincères. Combien de germes étouffés en eux au moment de naître ! Combien de vraies larmes retombées dans la voix qu’elles éteignent, dans le cœur qu’elles noient ! Si quelque chant difficile, modéré, profond pourtant, s’en élève, écoutez-le ! voyez la réalité qui de près l’inspire. L’art ne fait pas ici jouer les larmes sous toutes les couleurs du prisme ; l’harmonie ne multiplie point les sanglots. Mme Tastu appartient à cette classe de talens dont elle est comme un grave et doux modèle.

Poètes et romanciers modernes de la France. (1835)


Victor Chauvet

Il en est de même dans la poésie, et l’auteur du recueil que nous annonçons en fournit un exemple bien éclatant. Une des qualités qui distinguent son talent, c’est la vigueur de la pensée ; mais, comme dans son recueil il n’est pas un vers où elle soit restée généreuse, ces sentimens patriotiques qui s’échappent du sien d’une femme timide, d’une modeste mère de famille, ont, aux yeux du lecteur, un air de nouveauté qui le ravit autant qu’il l’étonne. Madame Tastu réunit ainsi les qualités des deux sexes, la force et la grâce, et ces qualités, loin de s’entrenuire, reçoivent de leur alliance un éclat plus vif et plus doux.

« Poésies, par Mme Amable Tastu » Revue Encyclopédique. (1826)


Antoine de Latour

Ce qui aidait encore au succès de ce volume, [Poésies] c’est que l’on y trouvait mêlés, dans une harmonieuse fusion, les mérites divers des deux écoles qui se partageaient alors la poésie et la critique : respect pour la tradition dans le style, et dans le fond des idées libertépour l’inspiration. Fallait-il voir en ceci le noble effort d’un esprit conciliant ? C’était aussi, je crois, le développement naturel d’un génie sobre et réservé. Dans ce volume, rien qui semble fort personnel au premier abord. Les sentimens que le poète exprime, nul doute qu’il les ait éprouvés. Sous ses créations les plus diverses, et, si j’ose parler ainsi, les plus désintéressées, on sent un coeur qui bat ; mais ces créations, mais ces sentimens empruntent leur vêtement àl’imagination de l’écrivain. Il est artiste d’abord, artiste avec son âme, reconnaissons-le bien, moins préoccupétoutefois du mouvement de la pensée que de l’harmonie de sa parole. Ce contraste d’une inspiration naïve et d’une forme savante est, dans certaines familles de poètes, le plus haut degréde la perfection. Ajoutons que dans l’œuvre d’une jeune femme il est àlui seul une poésie. Il répand sur cette pensée qui se laisse seulement entrevoir le charme souverain d’une pudique beauté.

« Les femmes poètes au XIXe siècle: Mme Tastu » Revue de Paris. (1835)


Anaïs Ségalas

Après avoir remporté plusieurs prix aux Jeux-Floraux, et reçu en échange de ses vers de belles fleurs d’un or pur comme les poésies qu’elles couronnaient, après avoir publié un charmant ouvrage intitulé la Chevalerie française, Mme Tastu réunit enfin ses gracieuses poésies, que nous savons tous par cœur (cinq éditions, formats in-8 et in-18, Paris, 1826). Ce premier recueil, avec ses vers ravissants, avec ses élégants traductions, est riche de beautés poétiques ; les couleurs en sont pures, la mélodie toujours douce à l’oreille. On voit que l’auteur évite tout ce qui pèse et qui calcule marche à côté de l’inspiration. Aussi la poésie de Mme Tastu reste toujours à la même hauteur : elle ne tombe jamais, parce qu’elle regarde où elle va marcher avant de poser ses pieds blancs.

« Madame Tastu ». Biographie des femmes auteurs contemporaines françaises, ed. Alfred de Montferrand (1836)


Y

Nous n’en voudrions pour preuve que le cri d’admiration échappé à toutes les ames lors de l’apparition des poésies nouvelles de madame Tastu. Il est vrai que le canevas est riche et bien brodé, le fond spirituel et touchant; c’est un miroir où vient se réfléter la société tout entière, avec ses tergiversations et ses craintes, ses vœux et ses espérances. Peut-être désirerait-on, sous le tissu charmant qui la recouvre, une âme plus impressionnée et plus vive; mais telle qu’elle est, son accent touche, émeut , et fait plaisir. Tout poète n’a pas don de prophétie, et bien que madame Tastu s’écrie : Les dieux s’en vont, nous sommes obligés de confesser, nous qui avons lu son ouvrage avec délices, que la poésie reste.

« Poésies nouvelles ». Le Citateur Féminin. (1835)

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